lundi 16 juillet 2007

QUELQUES VERITES EVIDENTES

Publié avec l’aimable accord de l’auteur Frédéric DUPERTOUT - 8e dan diplômé du Japon - SAIKO SHIHAN pour l’Europe - SHU SEKI pour la partie “combat réel” du SANO RYU KARATE JUTSU - KYOOSHI - Diplômé d’Etat 2e degré

L’ESSENTIEL, C’EST DE PARTICIPER…

Il faut reconnaître que la formule a belle allure, qu’elle sert de devise à l’organisation des Jeux Olympiques et qu’elle a été prononcée par cet inverti notoire qu’était le baron Pierre de Coubertin(1)

Sorti de là…

Bien entendu, pour les organisateurs de spectacles sportifs, il faut un gagnant et des perdants. Si possible un grand nombre de perdants pour étoffer la scène. A ceux-là, il faudra bien expliquer qu’il est essentiel de participer… à la victoire de leur adversaire. Pourquoi pas, si tout cela reste un jeu, mais le sport n’a de jeu que le nom. Ou bien au sens où on l’entend dans les casinos. La direction du casino gagne toujours. L’essentiel étant qu’il y ait des clients. Tant qu’il ne s’agit que de jouer au volley-ball sur la plage, tout va bien. Par contre, dès que le niveau s’élève…

Mais le karaté, ainsi que l’ensemble des Arts Martiaux, n’est pas un sport. En japonais UNDO (le sport) et BUDO (les Arts Martiaux) sont deux choses très différentes. Le karaté est un art à part entière. C’est un art de combat et de guerre, et à ce titre il nous fait approcher ce qu’il y a de plus profond dans la nature : la lutte entre ce qui veut vivre et ce qui veut s’emparer de cette vie pour sa propre subsistance. Et ceci depuis l’échelle biologique et spirituelle. C’est la lutte entre ce qui vit et ce qui cherche à exister et à vivre.

Dans mes cours, je répète à mes élèves que le combat suit les règles de la nature. Et que si nous le comprenons bien nous connaîtrons notre propre nature à travers notre propre combat. On peut se battre contre des forces extérieures, pour se défendre contre des prédateurs, pour chasser, ou bien contre les représentants de sa propre espèce. On dit parfois que l’Homme est le seul animal à se battre contre ses semblables. C’est faux, bien sûr. Les animaux le font dans trois circonstances :

♦ Le combat rituel (pas forcement mortel)

♦ Le combat pour tuer

♦ L’infanticide

Dans les deux premiers cas, les techniques employées sont très différentes et laissent apercevoir des charges émotionnelles très distinctes.

Le combat rituel se déroule avec un seul adversaire, face à face de manière plus ou moins codifiée. C’est ce qui correspond à une compétition sportive. Le combat pour tuer, celui qui, correspondrait à un assassinat obéit à des règles très différentes : attaque de dos ou de flanc, si possible par surprise, si possible encore à plusieurs contre un, et de manière générale si l’on a toutes les chances de son côté. C’est l’attitude typique de l’animal vivant en société organisée et refusant l’intrusion de congénères n’appartenant pas à son clan. Il semblerait que l’Homme soit doté de cette sorte de programmation génétique, venue par atavisme de fond des âges.

L’infanticide, très répandu dans le monde animal pour des raisons bien précises est bien une agression intra spécifique, mais ce n’est pas un acte de combat à proprement parler. A ce titre il ne nous intéresse pas directement.

Il y a longtemps que les comportements « animaux » de l’Homme choquent les moralisateurs et bien entendu, toutes les manipulations de la raison ont été envisagées dans le but de nous rendre compatibles avec un modèle acceptable. Je ne pense pas qu’il faille en attendre grand-chose de bon.

Les instincts qui poussent les animaux à participer aux combats rituels nous poussent également à nous mesurer les uns aux autres à travers des rites. Mais ce ne sont pas les mêmes. On ne se bat plus pour conquérir le cœur d’une jolie dame. Tout simplement parce que ça marche plus et qu’on a imaginé bien d’autres moyens tout aussi rituels et codifiés pour arriver à cette fin. Mais nous ne pouvons pas, sous prétexte de modernisme, de maturité et d’évolution, nier purement et simplement ce qui en fait notre vraie nature.

Parmi les gens qui viennent me voir pour apprendre la Karaté, beaucoup pense sincèrement ( ?) qu’il serait bon de « canaliser » leur agressivité… Vers quoi, on ne sait pas. Ou bien ils pensent qu’il serait bon de se contrôler, de « combat-contre-soi-même ». J’avoue que ces formules m’ont toujours laissé perplexe. En effet, si « je » « me » contrôle, qui va contrôler qui ? C’est-à-dire qui va être tyrannisé par qui ? On ne nous dit pas qui va se charger du conflit qui s’ensuivra.

Ces affirmations mal étayées reposent sur la croyance en ce que l’intelligence est supérieure aux instincts, et que ceux-ci doivent s’incliner devant elle. Or nous savons qu’un instinct non perverti ne se trompe jamais, alors que l’intelligence se trompe toujours un jour ou l’autre. Toute la problématique est là :

» On peut suivre les yeux fermés un instinct non perverti ;
» l’intelligence nous a amenés à pervertir nos instincts ;

» Nous aurons donc besoin de l’intelligence pour retrouver des pulsions instinctives fiables.

On admet que l’instinct est fiable car il a réussi à maintenir en vie la lignée animale (ne fonctionnant donc sans doute pas par intelligence), qui a débouché sur l’hominisation, jusqu’à la date très récente où le raisonnement s’est peu à peu imposé.

La conception traditionnelle de la pratique des Arts Martiaux implique donc une prise de conscience de plus en plus poussée du corps, de l’intelligence rationnelle, et des pulsions instinctives.

L’aspect « interne » est indispensable à l’aspect « externe » car si l’on renforce l’un en négligeant l’autre, il en résultera une disharmonie, avec les conséquences qu’on devine.

« Un combat perdu est un combat qui n’aurait pas dû être engagé »

Il conviendra donc de se préparer, pour se donner toutes les chances de gagner. Tout l’art de la guerre repose sur la tromperie, outre bien sûr la préparation et le renseignement, et ceci vaut également pour le combat individuel.

Si votre préparation physique vous rend plus fort, ce n’est pas une démarche sportive pour autant. Les techniques purement physiques sont connues de tous, ou à peu près, avec différents niveaux de virtuosité. Les techniques mentales commencent à s’imposer en Occident, avec des adaptations telles que la sophrologie. Depuis la nuit des temps, on a également fait appel aux sciences occultes, à la magie pour donner un petit coup de pouce au hasard ! Ce dernier point peut faire sourire, mais il ne faut pas oublier que nous avons eu au cœur de l’Europe, en plein XXème siècle un grand état dont les dirigeants se fiaient autant à la magie qu’à la force brutale et à l’intelligence pure. J’ai toujours pensé que les aumôniers militaires avaient un rôle semblable à tenir.

Lorsqu’on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds bien sûr en fonction de celui qui me le demande, mais la vraie réponse serait : « J’essaie d’apprendre aux gens à se défendre… ».

Se défendre, c’est d’abord d’efforcer de déterminer qui est notre ennemi, le désigner, le nommer. Puis ensuite apprendre à lui nuire, si possible lui occasionner un désastre, ce qui ne s’improvise pas car l’efficacité requiert souvent un travail subtil. Et enfin, il faut savoir reconnaître, débusquer l’ennemi intérieur, mais cet ennemi-là, il ne faut pas essayer de le combattre, n’en déplaise à ceux qui prônent le « combat-contre-soi-même ». Il est beaucoup plus avantageux de vivre en bonne intelligence avec lui que de s’embarquer dans un conflit intérieur qui risque de nous détourner du danger que représente l’« autre ». Ce danger peut être physique, matériel ou moral.

Il y a des peuples, il y a des gens qui adorent marqué des buts contre leur propre camp ! Ceux-là, lorsqu’ils ont l’occasion d’apprendre le Karaté, loin d’en profiter, se tournent vers un karaté à forme sportive. Il s’agit bien de faire du sport ! Même si cette activité sportive s’appelle « karaté », même si elle en présente extérieurement certaines caractéristiques, et même si certains, de bonne fois, s’imaginent qu’ils pratiquent un Art Martial (traditionnel !), nous sommes très loin du BUDO. En fait nous n’y sommes pas du tout. Dans un sport, on participe à une activité aux règles admises par tous, dans les conditions définies à l’avance et si l’on perd (et la majorité perd !) on s’incline en se disant qu’il faudra faire mieux la prochaine fois. Dans un vrai combat, par contre, l’adversaire fera en sorte qu’il n’y est pas de prochaine fois (plus jamais ça !). Si on est celui qui perd, on tentera de continuer par d’autres moyens : le soldat se fera partisan ou résistant, ou terroriste, selon le point de vu. Le civil malmené ira tout simplement porter plainte au commissariat, ce qui est aussi une forme de combat…

Il est clair qu’aucune société ne peut accepter que ses membre se livrent à se genre de combat total qui sera qualifié d’assassinat, de meurtre… On s’efforcera donc de « canaliser » les pulsions vers le combat rituel, sportif. Piètre manœuvre ! Car on ne canalise rien du tout. Une attitude de substitution peut à la rigueur nous distraire de notre frustration, de notre manque, mais cela n’aura rien à voir avec une rivière que l’on canalise pour le plus grand bien de tous.

Ceux qui croient avoir trouvé là une solution commode seront en fait assez vite rattrapés par la dure réalité. Nous voyons actuellement la véritable tyrannie de l’esprit sportif. Depuis l’école primaire, si un enfant veut, ou aime courir, on va l’opposer à d’autres enfants qu’il devra dépasser, laissé derrière lui. Il ne s’agit plus d’affirmer la conscience du plaisir que l’on éprouve à courir, mais de prendre plaisir ( ?) à marquer sa supériorité sur un gosse qui va se retrouver vaincu alors qu’il avait simplement envie de courir dans les prés.

Bien sûr, il existe en nous quelque chose qui nous pousse à la compétition, sans quoi on ne pourrait pas y intéresser les gens. Mais il semblerait ici que le conditionnement soit tel que l’on ne puisse envisager aucune activité hors de son aspect compétitif. Encore un fois, il s’agit de manipulation de pulsions. La nature perd ses droits. Elle les reprendra tôt ou tard.

Le karaté dans sa forme traditionnelle s’efforce de véhiculer des techniques de victoire contre ce qui peut être vaincu, et contre ce qui vaut la peine qu’on le détruise.

La notion d’obstacle a fait l’objet de beaucoup de recherches, dans toutes les civilisations : dans la Bible, Satan qui signifie « en travers », « obstacle » est le principe qui fait obstacle à Dieu, mais qui n’est pas forcément mauvais en soi. Dieu et Satan sont en fait deux entités qui, si nous lisons Job, semblent vivre en bonne intelligence : Satan créé par Dieu, Satan complémentaire de Dieu. Ce n’est donc pas un démon au sens habituel du terme.

La tradition dont sont issus les Arts Martiaux nous dit la même chose : l’obstacle n’est pas un ennemi, et la plupart du temps, c’est nous qui l’installons entre l’objectif et nous-mêmes. Mais on nous dit aussi que si nous enlevions tous les obstacles d’un seul coup, la peur nous tuerait probablement.

La peur est un obstacle. Si nous pouvions enlever la peur d’un seul coup, la mort nous happerait immédiatement. La tradition primordiale nous dit que si nous pouvions enlever la mort d’un seul coup, le divin nous happerait immédiatement.

Le combat, dans les Arts Martiaux est la partie externe, qui va constituer un ensemble de repères. La partie interne va constituer en un déblayage progressif de ce qui est la manifestation de l’Adversaire. Ceci tend à une réalisation de soi, dans un premier temps, puis ses limites seront à leur tour repoussées. Il n’est pas concevable de privilégier l’interne au détriment de l’externe, ni de privilégier le combattant au détriment du chercheur d’épanouissement spirituel sans risquer de rompre l’harmonie nécessaire au plaisir de vivre.

Le plaisir étant l’origine, le maintient et la finalité de la vie.

On ne sait trop pourquoi, ou plutôt, on sait trop pourquoi les règles de conduites sociales nous présentent le plaisir sous son aspect le plus louche, le plus suspect. Et pourtant, il y a des affinités entre le plaisir, tous les plaisirs, et les Arts Martiaux. Mais nous y reviendrons.

On m’a parfois posé la question de savoir si je me considérais comme un maître accompli ! Ce genre de question est généralement posé par les élèves ayant dépassé les premiers stades de leur formation, au bout d’un an d’entraînement, lorsqu’ils prennent conscience de la dimension de ce qui s’ouvre à eux. Bien entendu je n’en sais rien. On ne peut pas se juger soi-même dans ce domaine. Mais j’espère bien que non ! Un proverbe japonais dit que « quand la maison est terminée [accomplie] la Mort commence à y rentrer ».

Il faut se méfier des mots truqués. « Accompli », ça donne bien ! Mais cela sous-entendrait que l’être accompli n’a plus rien à découvrir, qu’il a tout à réaliser. Or c’est précisément le contraire du but recherché : prendre conscience de l’aspect infini qu’il y a en nous.

La première phrase du BUDO SHOSHIN SHU, lectures élémentaires sur le BUSHIDO, nous dit :

« Un samouraï doit garder, présente en lui, plus que tout autre, depuis le festin du Nouvel An jusqu’au moment où l’année finit, la pensée de la mort ».

Le combat, tel que le BUDO ou le BUGEÏ nous l’enseigne est donc imprégné de cet état instable et ultime qui se situe justement entre la vie et la mort. Vision d’infini peut-être, de fin et de recommencement sans doute aussi, mais sûrement pas de sensation d’accomplissement !

Cet « accomplissement » suggère l’idée d’une nette et forte conscience de soi, du chemin parcouru et du résultat obtenu. Mais conscience de ses progrès ne veut pas dire forcement efficacité : plus nous seront capables d’oublier, plus notre inconscient sera livré à lui-même et pourra dominer la situation. Ce sera la clef de la spontanéité. Bien sûr, une spontanéité de tous les instants nous rendrait invivables les uns aux autres, mais c’est pourtant une condition nécessaire à notre introspection et à notre efficacité de combattant.

La grande différence entre le BUDO et les sports, y compris les sports de combat provient de l’antique conception d’harmonie nécessaire entre l’ »interne » et l’ »externe ». Par « externe » on peut entendre l’aspect physique visible ainsi que les techniques de combat bien intégrées. Par « interne » on peut entendre ce qui résulte d’une pratique visant l’harmonie avec les mécanismes subtils mentaux, psychiques et émotionnels. Si l’on renforce l’un ou l’autre de ces deux côté exclusivement, il en résulte non pas un déséquilibre, qui n’est que rarement préjudiciable, mais une rupture d’harmonie. En effet, le déséquilibre est une des composantes de la vie. L’équilibre parfait ne se trouvant que dans la mort. Le déficit d’harmonie par contre est toujours un obstacle. On ne peut pas concevoir un système quel qu’il soit qui puisse fonctionner de façon inharmonieuse. Le brillant résultat obtenu par beaucoup de professeurs sera donc de « former » des individus qui seront de véritables hémiplégiques. Cela peut aller classique mal-être de l’athlète qui sera un géant physique et un nain psychique. Au pire, nous aurons un irresponsable doté d’une véritable arme légale.

En japonais, le mot « harmonie » se dit WA et s’écrit par un caractère qui en chinois se dit « He » et qui signifie ET (sel et poivre, chaud et froid…). L’étymologie de se mot indique donc une notion de complémentarité. L’aspect, disons, ésotérique de l’enseignement du BUDO nous indique que de deux combattants de techniques et de forces égales, celui qui aura le WA le plus fort, c’est-à-dire la plus forte capacité d’imposer sont harmonie aura gagné d’avance. Dans la plupart des cas, il gagnera sans combattre, mais ce ne sera pas lui qui aura refusé le combat… Nuance !

« Un combat perdu est un combat qui n’aurait pas dût être engagé »… cet aphorisme à lui seul contient bien des sujets de réflexion. D’abord il est évident que si l’on savait que l’on devait perdre, on ferait tout pour ne pas se battre. Si vous êtes conscient de votre WA, vous saurez à l’avance, mais dans tous les cas il faut le renforcer. Et pour cela un seul moyen : s’entraîner ! Encore et toujours, et ceci jusqu’à l’écœurement, l’abrutissement. Par cet abrutissement, vous pourrez cesser de réfléchir pour passer dans une réalité psychique un peu différente.

« Plus vous serez capable d’oublier, plus votre inconscient sera livré à lui-même et pourra dominer la situation. Ce sera la clef de la spontanéité ».

Voilà ce que dit l’adage. Ce qu’il sous-entend, c’est que SPONTANEMENT, nous sommes « programmés pour gagner ». C’est une caractéristique constante que nous héritons et que nous transmettons en termes génétiques depuis l’origine des temps. C’est même la condition sine qua none pour qu’une espèce survive. Notre seule présence à notre époque suffit à elle seule à attester l’incroyable puissance de tropisme vers la victoire, c’est-à-dire vers la survie.

Au risque d’énoncer une vérité de la Palice, on peut affirmer que tout ce qui vit est poussé par la force sans doute la plus gigantesque qui soit : la VIE.

Et être maintenu en vie n’est pas un droit. Cela n’a jamais été un droit. Tout au plus une récompense, et à titre provisoire qui plus est. Ainsi sommes-nous invité à participer à cette aventure qui nous dépasse totalement, et lorsque vous pratiquez un Art Martial Traditionnel, vous consolidez ce par quoi la VIE se manifeste à vous.

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