Publié avec l’aimable accord de l’auteur Frédéric DUPERTOUT - 8e dan diplômé du Japon - SAIKO SHIHAN pour l’Europe - SHU SEKI pour la partie “combat réel” du SANO RYU KARATE JUTSU - KYOOSHI - Diplômé d’Etat 2e degré
Le terme d’« Arts Martiaux » a tellement été assimilé à l’idée de sports de combats, que l’on fini par oublier qu’il s’agissait belle et bien d’un ensemble artistique au plein sens du terme.
LA BEAUTE EST UN ATTRIBUT DIVIN
Ce n’est sans doute pas par hasard que la mystique religieuse s’est d’ une façon ou d’une autre trouvée impliquée dans la vie du chevalier occidental comme dans celle du samouraï japonais. Si on veut bien se rappeler que l’art est la traduction sur le plan sensible de la Beauté idéale et que la Beauté est un attribut Divin, on admettra la formule platonicienne qui dit que le beau est « la splendeur du Vrai ». L’art sacré est le véhicule de l’esprit universel. La forme artistique permet d’assimiler directement, et non de façon discursive comme par la raison, les vérités supra-rationnelles et d’approcher la transcendance du geste « vrai ».
L’EFFICACITE DU BEAU PAR LA TRADITION
A ce propos, il est plus que jamais nécessaire de rester en contact avec la Tradition, car on peut tout autant véhiculer des influences néfastes : la forme fausse d’une maison, la discordance d’un thème musical font plus de dégâts que l’on ne croit généralement. Le beau-vrai est efficace : les animaux, les poissons, les oiseaux aux plus impressionnantes performances sont TOUJOURS beaux. Les meilleurs bateaux, les meilleurs avions sont toujours beaux. La descente de l’esprit dans la matière donne le vrai, qui par nature est efficace, et que l’on va toujours trouver beau.
De même que dans les arts sacrés, qui ne nous appartiennent d’ailleurs pas à titre individuel, l’artiste ne peut évidement pas se laisser guider par son inspiration propre. Son travail ne consiste pas à exprimer et à épanouir sa personnalité, mais à rechercher une forme parfaite correspondant à des prototypes consacrés.
Il n’est pas question ici d’être d’accord ou pas avec cette façon de voir. Il s’agit de rappeler la vraie nature de cet art et non d’engager une polémique : les arts martiaux d’Asie se sont élaborés conjointement avec les yogas dont ils gardent la précision posturale.
LE MONTRE, LE SIGNIFIE, LE CACHE
La supériorité technique se manifeste au niveau montré, signifié et caché, comme dans toutes les pratiques dont la transmission a un caractère initiatique.
En ce qui concerne le « montré », il suffit d’ouvrir enfin les yeux pour reconnaître une rigueur esthétique ne provenant pas de l’inspiration artistique personnelle mais d’une connaissance profonde du rapport entre le geste et ce qu’il véhicule.
Le côté « signifié », justement, indique le sens et la raison d’être de chaque phase des enchaînements d’attitudes. Il ne peut généralement pas se déduire de la simple observation. Outre l’aspect efficacité dans le combat, qui peut se constater de façon évidente, et la sensation du pratiquant qui va dominer la situation, la signification profonde est enseignée et transmise de maître à élève. Ce ne sera jamais le cas dans la version sportive des arts martiaux.
L’aspect « caché » le restera dans la plupart des cas. Il concerne la raison d’être et la résultante des gestes et des intervalles entre eux. Il y a pour cela des clefs généralement assez confidentielles qui servent à décoder les katas, ces combats contre plusieurs adversaires imaginaires ; leur pratique a pour but de transformer la nature même, d’élargir la conscience même de celui qui s’y astreindra.
LA PERFECTION N’EXCLUT PAS LES IMPERFECTTIONS…
Un KATA ( « forme » en japonais) compris au niveau physique, psychique émotionnel, est toujours beau, même si il comporte des imperfections. Partant de ce constat, les sportifs (toujours eux) ont perfectionnés de façon tout à fait remarquable une gestuelle de l’esthétique mécaniquement impeccable. Irréprochable…
Mais la perfection n’est pas toujours l’absence de défauts. Au niveau humain en tout cas, ça ne suffit pas, et c’est même assez souvent le contraire. Toujours est-il que l’esthétique doit être la conséquence de tout ce qu’il y a derrière. Ce ne doit pas être un but en soi, sinon –et ce sera tout de suite visible –ce sera une beauté de surface. C’est bien joli, mais ca risque de s’arrêter là.
LE MONTRE, LE SIGNIFIE, LE CACHE
De toute éternité, il y a eu une esthétique militaire et guerrière. Les défilés de fêtes nationales, que ce soit lors du XIV Juillet ou bien du 1er Mai sur la Place Rouge, ont toujours attiré les foules. Les soldats se sont toujours efforcés d’être beaux, et ils ont toujours été fiers d’exhiber des tenues ou un armement plaisant à voir, et évocateur.
Il est toujours curieux, avec le recul historique, de constater que les armées victorieuses ont toujours été dotées par leurs gouvernements de matériels à la fois fonctionnels et beaux. On a ainsi pu dégager de véritables « styles » suivant les lieux et les époques : la légion romaine, les templiers, les Mousquetaires, les Grognards de l’Empire. Plus près de nous les Paras et la Légion, pour ne parler que de la France. Chez nos voisins allemands, la Waffen SS a lancé un style qui sera plus tard repris par les paras français puis, avec quelques modifications, par presque toutes les armées « occidentales » y compris Tsahal, l’armée du jeune état d’Israël.
Inversement, on a pu constater que les armées mal habillées perdaient la guerre. En 1939-1940, les soldats français ressemblaient à des clochards alors que les adversaires faisaient penser à de jeunes sportifs. Plus tard, à la fin de la guerre d’Algérie, quand le président de Gaulle voulut démotiver les troupes d’élites qu’ils jugeaient trop remuantes à son gré, il leur confisqua les tenues camouflées qui faisaient leur fierté. Les guerriers furent remplacés par des fonctionnaires.
A l’échelon individuel, dans le cas des guérilleros, des partisans, par exemple, il est évidant que l’on aura intérêt à ne pas se faire remarquer, puisque par définition l’action est clandestine, mais l’on pourra alors se réfugier dans le rêve par l’exacerbation d’un romantisme, même imaginaire. Le Chant des partisans, écrit par J. Kessel en est un bon exemple :
« Ami, entends-tu le vol noir des cordeaux dans la plaine ? Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? » L’ESTHETIQUE N’EST PAS FORCEMENT LIMITEE A CE QUE L’ON VOIT…
Dans la pratique des arts martiaux, l’esthétique se trouvera souvent dans la tenue du pratiquant, mais aussi et surtout dans on aspect corporel et dans la perfection des ses gestes. Il sait qu’il faudra pour cela des milliers d’heures de travail, mais il sait aussi qu’il en imposera à ses adversaires par se tenue, son maintien et la précision de ses attitudes et de ses gestes.
L’esthétique n’est pas forcement limitée à ce que l’on voit. On peut parler des attitudes mentales, celles qui, toujours à la recherche d’une amélioration, vont entraîner la stabilisation d’une attitude mentale adéquate. Nous aurons l’occasion d’en reparler.
Pour gagner, il faut, rappelons-le, être supérieur techniquement, tactiquement, physiquement et moralement.
QUAND LE COMBAT EST RITUEL…
La forme de combat qui laisse la plus grande place à la beauté du geste est le combat rituel. Comme tous les animaux, l’Homme se bat contre ses semblables dans des combats rituels, qui ne seront alors pas forcement mortels. Dans le monde animal ces affrontements ont lieu au printemps, à la saison des amours et sont forcément liés à l’idée de séduction. Ces joutes seront donc des parades nuptiales, ou tout au moins en feront partie.
Les choses seront très différentes lorsqu’il faudra disputer ou défendre un territoire ou une proie. Très différentes aussi lorsqu’il faudra protéger les petits menacés par un mâle autre que le père. Très différentes lorsqu’il y aura une action infanticide, poussée généralement par un instinct très puissant et omniprésent.
L’être humain est moins simple dans ses comportements mais on peut reconnaître le combat rituel dans un match de boxe, le combat pour s’emparer d’une proie dans l’agression nocturne par exemple. On pourra comparer le duel à l’épée et l’agression au couteau, par derrière. Toutefois, si l’on veut bien faire abstraction de l’aspect « choquant » de certains comportements, il sera aisé de discerner l’esthétique du geste au sein même d’une certaine laideur.
PUIS VIENT LA SENSATION…
Dans le cadre des arts martiaux asiatiques, le principe d’efficacité provient de répétition de techniques de base. Cette répétition nous fait découvrir une partie cachée de notre réalité. On parlera de « sensations ». On « sentira » un geste, puis des dizaines et des centaines de gestes.
Et puis, un jour, on aura cette sensation dans tous les gestes de la vie. Ces gestes seront alors à leur tour des techniques « multi-usages » dans un contexte supérieur d’efficacité.
Mais cette supériorité ne peut s’acquérir que par le travail.
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